« On a volé la vie de nos sœurs » : Traumatismes historiques, colonialisme et génocide autochtone au Canada

Aujourd’hui, on souligne la Journée de la sensibilisation pour les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Les femmes autochtones sont trois fois plus à risque de violence que les femmes non autochtones et sont surreprésentées parmi les femmes disparues et assassinées. Lorsque l’on évoque les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (FFADA) au Canada, on fait référence à une crise des droits de la personne qui n’est que récemment devenue un sujet majeur pour les médias nationaux. Les femmes et les communautés autochtones sonnent l’alarme depuis très longtemps en raison du taux de violence particulièrement élevé dont sont victimes les femmes autochtones.

Pendant longtemps, le phénomène des FFADA est demeuré une crise « cachée ». Les femmes, les filles et les personnes autochtones de diverses identités de genre disparaissent et sont assassinées dans l’indifférence quasi-totale et les enquêtes policières à cet effet sont bâclées. C’est seulement en décembre 2015 que la Commission de vérité et de réconciliation du Canada se prononce en faveur d’une enquête nationale sur le nombre disproportionné de victimes parmi les femmes et les filles autochtones. Le rapport final de l’Enquête est publié le 3 juin 2019.

MMIWG

Un génocide. Voilà la conclusion de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Des milliers de femmes et de jeunes filles autochtones ont été victimes d’un génocide canadien. Le rapport indique que depuis l’époque coloniale jusqu’à aujourd’hui, le Canada tente de détruire les peuples autochtones. Les politiques ont beau évoluer et les outils de coercition ont beau changer, il n’en demeure pas moins que le pays a été fondé sur des politiques coloniales génocidaires qui sous-tendent directement les relations qu’entretient le Canada avec les peuples autochtones à ce jour. Les politiques canadiennes modernes perpétuent cet héritage colonial et sont à l’origine des patterns de violence et de marginalisation des personnes autochtones, particulièrement chez les femmes, les filles et les personnes appartenant à la communauté 2SLGBTQIA+.

Toi, es-tu au courant des violentes pratiques adoptées par le Canada (appelé l’Île de la tortue par les Autochtones) pour avancer son agenda colonial? Parmi ces politiques et ces pratiques génocidaires ayant causé des impacts intergénérationnels chez les personnes autochtones, on retrouve notamment les pensionnats autochtones (residential schools). Les pensionnats autochtones sont des écoles religieuses financées par l’État ayant pour but d’assimiler les enfants autochtones à la culture euro-canadienne. Selon John A. Macdonald, le 1er Premier ministre du Canada, l’objectif des pensionnats est d’éloigner les jeunes Autochtones de l’influence de leurs parents pour qu’ils adoptent les pratiques des colons blancs. Ces institutions font partie des politiques d’assimilation des Autochtones mises en œuvre par le gouvernement canadien à partir des années 1880.

Conçus à l’origine par les Églises chrétiennes et le gouvernement canadien, les pensionnats autochtones ont lourdement perturbé des vies et des communautés autochtones. Dans ces pensionnats, la culture autochtone était dénigrée, les jeunes étaient retirés de leur foyer et séparés de leurs parents, frères et sœurs. On leur interdisait strictement de parler leur langue maternelle, même dans les lettres qu’ils écrivaient à leurs proches. Les tentatives d’assimilation commençaient dès leur arrivée au pensionnat : on leur coupait les cheveux, on les dépouillait de leurs vêtements traditionnels et, souvent, on leur donnait un nouveau nom. Les missionnaires consacraient leur temps et leur attention aux pratiques religieuses chrétiennes, dénigrant à la fois les traditions spirituelles autochtones.

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Cette toile, peinte par Kent Monkman et intitulée The Scream,
représente les agents de la GRC, les prêtres et les religieuses qui
se présentent sur les réserves autochtones pour kidnapper les
enfants autochtones et les amener aux pensionnats autochtones.

Dans les pensionnats, les punitions excessives et violentes étaient fréquentes. Souvent, les pensionnaires étaient enchaînés, séquestrés et grièvement battus. Plusieurs membres du personnel commettaient des agressions sexuelles sur les enfants. À cet effet, lorsque des allégations d’abus sexuels étaient formulées par des élèves, l’Église et le gouvernement ne faisaient rien.

Dans les pensionnats autochtones, les enfants mangeaient peu et souffraient de malnutrition sévère, les rendant donc très vulnérables aux maladies. On estime qu’environ 6000 jeunes autochtones sont décédés dans les pensionnats. Pourtant, bien que des experts médicaux émettaient continuellement des recommandations pour améliorer la santé et les traitements médicaux à l’époque, ces mesures n’étaient pas mises en œuvre parce que le gouvernement voulait éviter une hausse des coûts et parce que l’Église s’y opposait.

Il est important de noter que le dernier pensionnat autochtone a fermé ses portes en 1996… soit il y a moins de 25 ans. Au total, on estime qu’environ 150 000 enfants des Premières Nations, Inuits et Métis auraient fréquenté les pensionnats. Les pensionnats autochtones étaient un outil central d’un génocide culturel et physique à l’égard des Autochtones au Canada. Ils ont laissé chez les pensionnaires des cicatrices et des traumatismes importants. Les effets de ces institutions continuent à se faire sentir chez les enfants et les petits-enfants des anciens élèves.

Des études se sont penchées sur les effets des pensionnats et de leurs impacts intergénérationnels. Les résultats indiquent que la fréquentation des pensionnats est associée à plusieurs difficultés, notamment à la consommation d’alcool ou de drogues, à la dépendance au jeu et à la détresse psychologique. Il est donc crucial de tenir compte des conséquences des traumatismes historiques et intergénérationnels liés aux pensionnats dans notre compréhension actuelle des peuples autochtones au Canada.

Si vous croyez que la situation est réglée aujourd’hui, détrompez-vous. Les dommages que les pensionnats ont infligés aux familles autochtones, à leur langue, à leur éducation, à leurs communautés et à leur santé sont perpétués en raison des politiques gouvernementales coloniales actuelles. En effet, à cause du régime colonial canadien, le racisme systémique à l’égard des Autochtones est toujours omniprésent au Canada. En effet, les hommes et les femmes autochtones vivent de la violence policière à des taux inquiétants, sont surreprésentés dans le système de justice pénale et sont victimes de violences de façon disproportionnée au sein de la communauté. De surcroît, le gouvernement continue de s’attaquer aux territoires autochtones et de prioriser le profit aux dépens de la préservation des territoires traditionnels (je parlerai de l’exemple des Wet’suwet’en dans un prochain article). Enfin, partout au pays, les Autochtones sont touchés par des problèmes sociaux importants et des conditions de vie lacunaires (accès déficient à l’eau potable, surpeuplement des logements, disparitions et assassinats, vagues de suicides, accès limité à l’éducation, etc.).

En 2008, la Commission de vérité et réconciliation a été établie dans le cadre de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens dans le but de contribuer à la vérité, à la guérison et à la réconciliation. Le rapport final, publié en 2015, souligne qu’un enfant autochtone qui est né au Québec en 2016 vit souvent dans un logement déjà surpeuplé et inadéquat, où l’accès à des aliments de qualité est difficile. Donc, il ou elle naît déjà dans un contexte qui lui est défavorable, avec des parents qui souvent ont un faible niveau de scolarité (en raison du manque d’accès à l’éducation) et qui ont donc de la difficulté à intégrer le marché du travail (le taux d’emploi des Autochtones du Canada est moins élevé que celui de la population non autochtone). Toutes ces problématiques sociales sont sous-jacentes aux taux de suicide inquiétants chez les Autochtones. En effet, le taux de suicide des jeunes des Premières Nations est de 5 à 6 fois plus élevé que la moyenne nationale et celui des jeunes inuits est environ 10 fois supérieur à la moyenne nationale.

Bref, je publierai éventuellement d’autres articles qui abordent plus spécifiquement la violence coloniale, le rôle de la gendarmerie royale du Canada (GRC) dans le génocide des Autochtones et les pratiques violentes adoptées par le gouvernement canadien afin de prioriser les intérêts d’une pétrolière au détriment de la préservation des territoires autochtones traditionnels. D’ici là, je vous encourage vivement à aller lire les appels à l’action et les recommandations émises par la Commission de vérité et réconciliation ainsi que les appels à l’action proposés par l’Enquête nationale sur les femmes et les filles disparues et assassinées. Je vous encourage aussi à vous poser la question à savoir si le gouvernement canadien actuel fait vraiment sa part pour atteindre la « réconciliation » avec les peuples autochtones (petit indice : on construit des pipelines qui détruisent leurs communautés et les forcent à se déplacer…). En outre, je vous encourage à lire davantage sur l’histoire du colonialisme canadien et sur l’histoire des traités non respectés par les colons en lien avec les territoires autochtones. En espérant que les personnes non autochtones y penseront deux fois avant de se plaindre que les « Autochtones ne payent même pas de taxes sur leurs réserves » ou avant de se mettre des plumes sur la tête en tant que déguisement d’halloween.

red dress

Photo du Red Dress Project au Musée canadien pour les droits de la personne à Winnipeg. Le Red Dress Project a été conçu par l’artiste métisse multidisciplinaire Jaime Black dans l’espoir de stimuler un dialogue sur le phénomène des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées.

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