#MoiAussi : Une vague de dénonciations déferle sur le Québec

Comme vous le savez assurément, une puissante vague de dénonciations d’abus, de violences sexuelles, de harcèlement et de violence conjugale déferle sur le Québec depuis le début de la semaine. J’ai tenté d’écrire cette publication trois fois déjà, mais les mots m’échappent. Disons que, it hits close to home.

Avant toute chose, je tiens à dire à chaque survivant.e que je vous entends, que je vous vois et surtout, que je vous crois. À celleux qui ont choisi de dénoncer, je salue profondément votre courage. À tous.tes celleux qui choisissent plutôt de de ne pas révéler leur histoire, sachez que vous êtes vu.es et valides.

En ce qui concerne les dénonciations, j’ai lu et entendu plusieurs personnes dans mon entourage – tant virtuel qu’immédiat – remettre en cause la véracité des témoignages, invalider les victimes et s’inquiéter pour la réputation des agresseurs. Ce scepticisme envers les victimes est profondément dommageable. Je souhaite donc présenter ici quelques statistiques pertinentes afin de déconstruire certains mythes. Parmi les agressions sexuelles dénoncées, moins de 5% constituent de fausses allégations (Cotton, 2018). En d’autres termes, en croyant systématiquement les témoignages des victimes, vous avez 95% de chances de prendre la défense d’une personne qui dit la vérité. En choisissant plutôt d’être sceptique et de remettre en cause le témoignage d’une victime, vous avez 95% de chances de protéger un réel agresseur. À la lumière de ces statistiques, le choix me semble assez évident : CROYEZ les victimes; stand by them.

Je souhaite également aborder plus spécifiquement la dénonciation de Safia Nolin à l’endroit de Mariepier Morin afin de rappeler l’importance de l’intersectionnalité de la lutte contre la culture du viol. Dans les derniers jours, j’ai lu et entendu des commentaires complètement révoltants de personnes profondément ignorantes qui ont l’audace d’invalider le témoignage de Safia Nolin et de défendre Mariepier Morin. Pire encore, plusieurs de ces personnes suggèrent qu’il est impossible que Safia Nolin soit la victime et MPM l’agresseur parce que Safia Nolin est supposément « trop laide » ou « trop grosse » pour se faire harceler ou agresser par quelqu’un comme Mariepier Morin (une femme blanche, puissante, qui correspond aux standards de beauté). Ces arguments témoignent d’une société profondément raciste, grossophobe et homophobe. Les luttes féministes contre la culture du viol, comme toutes les luttes de justice sociale, doivent être intersectionnelles (c’est-à-dire qu’elles doivent reconnaître la façon dont divers systèmes d’oppression façonnent la vie des personnes dont l’identité se situe au carrefour de plusieurs dynamiques discriminatoires). À titre d’exemple, au Canada, les femmes autochtones sont trois fois plus à risque que les femmes non autochtones d’être victimes de violences sexuelles (ESG, 2014). Les personnes homosexuelles et trans sont victimisées à des taux quatre fois plus élevés que les personnes hétérosexuelles (Statistique Canada, 2018). Ainsi, le fait de croire les survivant.es ne s’applique pas seulement aux victimes blanches, hétérosexuelles, cisgenres et dont l’apparence correspond aux standards de beauté. Croire les victimes nécessite de prendre en compte ses propres privilèges, de reconnaître que les individus marginalisés font face à des taux de victimisation considérablement plus élevés, de s’engager à croire TOUTES les victimes et à prendre part à la lutte intersectionnelle contre la culture du viol.

Un autre thème qui revient constamment dans les discussions au sujet des dénonciations actuelles concerne la façon dont les survivant.es choisissent de partager leurs témoignages, soit via les réseaux sociaux. Plus précisément, j’ai entendu de nombreuses personnes affirmer que les victimes devraient plutôt recourir au système de justice traditionnel. En fait, moins de 5% des crimes sexuels sont rapportés à la police. Cette statistique n’est pas surprenante, considérant que le système d’(in)justice canadien est profondément brisé. Non seulement il n’est pas en mesure d’accompagner adéquatement les victimes, mais il est également inefficace pour les agresseurs (je n’aborderai pas ce sujet dans cette publication, mais j’ai publié plusieurs textes en lien avec les problématiques liées à l’incarcération et à l’impact sur les personnes criminalisées). Je vais donc aborder spécifiquement en quoi le système est défavorable aux victimes.

Lorsqu’une personne dénonce une expérience de victimisation, iel est propulsé.e de manière brusque dans le système d’(in)justice pénale et vit souvent un phénomène appelé la « victimisation secondaire ». Déjà affecté.es par ce qu’ielles vivent, il arrive souvent que les victimes ressentent de la frustration et de l’inquiétude face à un système d’(in)justice qui leur paraît complexe et insensible et qui, par le fait même, alourdit souvent le fardeau des victimes au lieu de l’alléger. Les victimes ont traditionnellement été ignoré.es et oppressé.es à l’intérieur du système de justice traditionnel. Le système de droit criminel canadien est un système de Common Law, c’est-à-dire qu’il est issu du droit anglais. Dans un tel système, la commission d’une infraction est réputée être un crime contre la Reine et non directement contre la victime, donc le procès se déroule strictement entre l’accusé.e et l’État. Par le fait même, la victime se voit limitée à un simple rôle de témoin privilégié. Cette dernière ne constitue pas une partie du procès et le procureur n’est pas l’avocat de la victime, donc elle ne bénéficie pas de la présence d’un avocat pour défendre ses intérêts. En fait, étant donné son statut de témoin, la victime détient plus d’obligations que de droits durant les procédures judiciaires.

En 2015, la Charte canadienne des droits des victimes a été sanctionnée au Canada afin de garantir quatre droits statutaires pour les victimes : 1) le droit à l’information, 2) le droit à la protection, 3) le droit de participation, ainsi que 4) le droit au dédommagement. Bien qu’en principe ces droits constituent une avancée pour les victimes, la façon dont ceux-ci sont réellement appliqués dans le système d’(in)justice est complètement artificielle – voire insultante. Je m’explique. Pour bénéficier de leur droit à l’information, les victimes doivent remplir de longs formulaires qui donnent accès presque à la même information que n’importe quel membre du public pourrait recevoir en remplissant la même demande – ce n’est donc pas un droit réservé spécifiquement aux victimes. En ce qui concerne le droit à la protection, la Charte ne donne aucune indication quant à la façon d’appliquer ce droit particulièrement évasif, donc il est presque impossible de savoir s’il est réellement respecté. Le droit à la participation, quant à lui, permet aux victimes de présenter une « déclaration de la victime » durant les procédures judiciaires. Ce document doit être rédigé sur un formulaire standard de déclaration de la victime qui est utilisé dans toutes les provinces et dont la forme est préétablie, empêchant donc la victime d’organiser la déclaration comme iel le souhaite. La lecture de la déclaration en salle d’audience est loin de constituer un véritable droit de parole. La victime est seulement autorisée à lire la déclaration et il est strictement interdit d’ajouter ou de modifier celle-ci, ni de déroger de la forme prescrite par la province. Enfin, concernant le droit au dédommagement, la Charte permet aux victimes d’entamer ielles-mêmes une procédure civile contre l’agresseur en cas de défaut de paiement d’une ordonnance de dédommagement, afin de récupérer une partie des pertes économiques reliées à la victimisation. Cependant, le renforcement de ce droit renferme de nombreux désagréments. D’abord, le fait que les victimes soient contraintes d’entamer les procédures par ielles-mêmes implique leur engagement dans un second processus judiciaire exténuant et plusieurs personnes préfèrent donc abandonner la cause (Waller, 2011). Dans le cadre d’une telle poursuite civile, les victimes sont contraintes de recueillir les preuves, de comprendre et d’être proactives dans les procédures, ainsi que de prendre le risque de débourser d’importantes sommes d’argent.

Non seulement les droits des victimes sont particulièrement limitants et limités, mais la place accordée aux victimes dans les procédures judiciaires est elle-aussi très restreinte. Dès la plainte initiale, la victime doit collaborer avec les policier.es pour accumuler les éléments de preuve afin que le DPCP puisse déterminer si la preuve est suffisante pour une poursuite judiciaire. À cet effet, je tiens à souligner que seulement trois plaintes pour agression sexuelle sur 1000 se soldent par une condamnation (CALACS, 2014). Ensuite, durant la comparution, la victime ne détient aucun droit spécifique – iel peut y assister tout simplement parce que les audiences sont publiques et donc accessibles à n’importe quel.le citoyen.ne. Par la suite, c’est au moment de l’enquête préliminaire que des témoins peuvent être assignés par chacune des parties et que les victimes revêtent le statut de témoin privilégié, les astreignant donc à témoigner en cour (Rossi, 2013). À l’étape du procès, la victime, toujours considérée comme un simple témoin, est forcée de passer l’interrogatoire et le contre-interrogatoire visant à remettre sa crédibilité en cause. Les témoins sont obligés de se conformer à l’assignation à témoigner; en cas de refus, un mandat d’arrestation peut être émis contre elleux (Rossi, 2013). Finalement, c’est au moment du prononcé de la peine que la déclaration de la victime est déposée. Selon la Charte canadienne des droits des victimes (2015), la déclaration de la victime doit être prise en compte par le tribunal au moment du prononcé de la sanction. Cependant, il demeure laborieux de prouver la prise en compte de la déclaration puisque le juge détient un pouvoir discrétionnaire lui permettant de décider de l’importance qu’il accorde aux informations recueillies dans la déclaration de la victime.

À la lumière de ce qui précède, il me semble évident que le processus judiciaire constitue une seconde expérience de victimisation qui alourdit le traumatisme des victimes. Ne bénéficier d’aucun droit, être considéré.e comme un témoin et détenir plusieurs obligations durant les procédures judiciaires, devoir confronter l’agresseur et ses proches, être contre-interrogé.e et voir son témoignage remis en question par des avocat.es, devoir participer à toutes les étapes d’un processus judiciaire qui peut durer plusieurs années, pour que finalement une condamnation soit prononcée seulement trois fois sur mille… tout d’un coup l’idée de dénoncer sur les réseaux sociaux semble être une alternative moins décourageante, non? Bref, plutôt que de juger le choix des survivant.es qui prennent la parole publiquement dans la dernière semaine, questionnez-vous plutôt sur les raisons qui poussent tant de personnes à éviter le système d’(in)justice à tout prix. (Hint, hint : le système de droit criminel a été créé PAR des hommes blancs, POUR les hommes blancs… pas très winner pour les victimes qui sont majoritairement des femmes et des personnes aux diverses identités de genre).

D’ailleurs, je tiens à mentionner qu’au-delà des failles du système judiciaire, plusieurs autres raisons poussent les victimes à ne pas dénoncer leur agresseur. D’abord, 60% des victimes d’agression sexuelle reçues dans les centres d’aide rapportent qu’elles n’ont pas été crues lors de leur premier dévoilement. Un tel scepticisme accroît les risques de stress post-traumatique, de dépression majeure, de tentative de suicide et d’abus de substances (Cotton, 2018). En outre, presque que 90% des victimes connaissent leur agresseur et dans la majorité des cas, les infractions sexuelles sont commises dans une résidence privée (Sécurité publique, 2013). Certaines victimes préfèrent donc ne pas dénoncer parce qu’iels dépendent financièrement de l’agresseur (surtout qu’il s’agit très souvent d’un conjoint ou ex-conjoint), qu’iels tentent de protéger leurs enfants, qu’iels ont peur des représailles de la part de l’agresseur ou de ses proches, etc. La honte, la culpabilité et les peurs associées à la violence sexuelle peuvent maintenir les victimes dans le silence pendant très longtemps. Dans plus de 30% des cas, les victimes ne réalisent pas qu’elles ont été violées et minimisent donc les faits. Finalement, la réaction du public à l’endroit de celleux qui choisissent de dénoncer ne donne vraiment pas envie de dénoncer à son tour. Le victim blaming, le scepticisme, les insultes et les attaques contre la victime sont profondément troublantes.

Dans les paragraphes ci-dessus, j’ai mis en évidence plusieurs problématiques en lien avec la culture du viol, les réactions aux dénonciations et les procédures judiciaires. Je souhaite donc terminer en présentant de potentielles solutions. D’abord, un accent particulier devrait être mis sur la PRÉVENTION de la violence sexuelle. En effet, les facteurs de risque et les causes profondes de ce type de violence sont documentés et connus. La première cause fait l’objet d’un consensus au sein de la communauté scientifique : les normes sociales et culturelles. Parmi les autres facteurs de risque, on compte les expériences négatives vécues durant l’enfance, la consommation de drogues et d’alcool et les barrières systémiques qui rendent certaines personnes plus vulnérables, comme la pauvreté ou l’exclusion sociale. La littérature scientifique au sujet de la prévention de la violence sexuelle est sans équivoque quant aux solutions possibles :

• Modifier les attitudes et les normes sociales négatives envers les femmes, les filles et les personnes aux diverses identités de genre, et redéfinir la masculinité. Ceci peut être fait en mettant en place des programmes éducatifs dans les écoles qui enseignent le consentement, les relations saines, la culture du viol, les systèmes d’oppression, la masculinité toxique et qui aident les jeunes à identifier des situations de violence potentielle afin d’intervenir en tant que témoin (ex : Green Dot, Fourth R, Safe Dates, SASA!).
• Prévenir l’exposition à la violence durant l’enfance à l’aide de programmes qui soutiennent les parents en difficulté (ex : Nurse-Family Partnership). Ces programmes réduisent le risque de violence lorsque l’enfant devient adulte.
• Mettre l’accent sur l’empowerment des femmes

Les recherches scientifiques en prévention de la violence démontrent que la mise en œuvre de ces mesures permettrait de réduire de 50% la violence sexuelle et de genre. Nous devons donc exiger de notre gouvernement qu’il priorise la prévention plutôt que la réaction afin d’épargner les potentielles victimes. Changer les normes sociales discriminatoires et la misogynie qui alimentent les violences sexuelles, ça passe par l’éducation des hommes. S’attaquer aux causes profondes de la violence, ça passe par des investissements sérieux dans les secteurs de l’éducation, des services aux familles, du logement, de la santé mentale et de l’emploi. Des investissements soutenus devraient également être dirigés vers les organismes qui viennent en aide aux victimes d’actes criminels.

Pour ce qui est des agressions sexuelles qui sont commises malgré les efforts de prévention, des mesures de justice alternatives existent. À titre d’exemple, la justice réparatrice (JR) est une approche de justice axée sur la réparation des torts causés par le crime en tenant l’agresseur responsable de ses actes, en donnant aux parties directement touchées par un crime – victime(s), agresseur et collectivité – l’occasion de déterminer leurs besoins respectifs à la suite d’un crime. Dans un processus de JR, contrairement au processus judiciaire traditionnel, la victime joue un rôle prépondérant et proactif. Les survivant.es peuvent s’exprimer et déterminer leurs besoins. La justice réparatrice favorise une participation fructueuse et la responsabilisation et fournit une occasion pour la guérison, la réparation et la réinsertion sociale. Les recherches démontrent que les taux de satisfaction des victimes sont plus élevés chez les personnes qui entament un processus de JR. Les études suggèrent que la participation des victimes à une justice réparatrice peut être bénéfique pour leur bien-être psychologique, en réduisant les symptômes de trouble de stress post-traumatique et de stress (Gustafson, 2005; Wager, 2013; Koss, 2014). Finalement, des réformes au sein du système d’(in)justice pourraient être mises en place de façon à respecter les droits et la dignité des victimes, notamment en s’inspirant de modèles internationaux comme celui-ci de la Cour pénale internationale, où la victime est considérée comme un parti à part entière.

En terminant, je vous encourage toutes et tous à vous éduquer sur les violences sexuelles et genrées, sur la culture du viol et sur les oppressions systémiques. Je vous encourage à faire une introspection quant à votre perception des victimes et des dénonciations actuelles. Impliquez-vous dans la lutte contre la violence. Ne restez pas silencieux.ses. Il est impératif de déconstruire les normes sociales et les structures oppressives qui sous-tendent le passage à l’acte. Finalement, j’aimerais dire ceci : si tu défends Maripier ou n’importe quel autre abuseur, si tu dis que « les victimes auraient juste dû aller à la police » ou « qu’elles exagèrent », ou si tu fais des blagues au sujet des dénonciations ou des violences sexuelles, tu peux simplement me supprimer de tes amies. Je ne tolèrerai pas/plus de personnes qui encouragent la culture du viol dans mon entourage, ni virtuellement ni dans ma vraie vie. À tou.tes les autres, LET’S UNITE AND FIGHT BACK ❤️.

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